Développement

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Les modes de résistance en région

Les enjeux de la recherche-action


Résumé

Dans différentes régions, des collectifs d’acteurs–chercheurs partent de leurs parcours d’expériences et de leurs situations socioprofessionnelles pour produire de la connaissance, la partager et la réinvestir en développant des expérimentations dans le champ de la culture. Le Laboratoire d’Innovation Sociale par la Recherche-Action (LISRA) sert de plateforme, à la fois internet et interrégionale, pour mettre en synergie les travaux qui se développent en région Limousin, Ile de France, Pays de la Loire, Franche-Comté et plus récemment en Bretagne. Invités par la revue Cassandre à rendre compte de ces « modes de résistance en région », nous essaierons au fil de cet article de partager une partie des chantiers réflexifs que nous avons ouverts jusqu'ici. En commençant par questionner la notion de résistance qui nous paraît plus éloignée de nos recherches que l'idée de mouvement et d'émancipation.

La résistance, selon une définition première, signifie « s’opposer à une action ou à une force ». D’une manière générale, il s'agit d'une « aptitude à survivre » dans un contexte d'agression. Aujourd'hui, cette agression est diffuse, nous souffrons moins d'une remise en cause fondamentale et manifeste de la citoyenneté ou des libertés que d'un conservatisme ambiant qui s'immisce dans les rangs du secteur culturel. A la notion de résistance, piégeuse sur ses versants réactifs et oppositionnels, nous préférons celle de créativité du mouvement, davantage proactive et propositionnelle.

Prendre l’initiative, déplacer un équilibre dans l’espace, se positionner en décalage par rapport aux postures convenues, déplier sa créativité sont autant de formes de mobilité qui provoquent inévitablement un changement de situation. Le mouvement englobe plusieurs types de mobilité, comme la mobilité spatiale et physique (voyage, itinérance, découvertes, déploiement des paysages) et la mobilité mentale (créativité, travail de la culture, transformation sociale). Une correspondance multiple existe donc entre mouvement de la pensée et mouvement du corps, mouvement de l’intelligence et mouvement de la vie. Quand la résistance peut conduire à une pensée binaire, le mouvement appelle une pensée de la complexité, non linéaire.

Le conformisme, lui, se caractérise par une assignation de l'individu à un territoire géographique et mental. Partant de ce constat vécu, le Laboratoire d'Innovation Sociale par la Recherche-Action (LISRA) vise à ouvrir des espaces autonomes et fluides, dans lesquels peuvent se déployer les différentes facettes de la mobilité de l'individu. Car à travers les entretiens réalisés au sein des collectifs régionaux de recherche-action, nous constatons chaque jour un peu plus le décalage entre les espaces d'expression existants et les aspirations individuelles et collectives. Les réticences rencontrées par une nouvelle génération d'acteurs à occuper les postes classiques du champ culturel met en exergue l’inadéquation entre le statut socioprofessionnel qui lui est offert et les compétences multiples qu’elle produit. Plutôt que de former à entrer dans les cases, nous proposons, dans une logique d'autoformation, de partir de la complexité de chaque individu pour inventer de nouvelles professionnalités correspondant à un besoin existentiel et politique de cohérence et de sens.

Alors que notre ère est synonyme de vitesse des transports, de célérité des communications et de l'information, de démocratisation des technologies, d'ouverture des champs culturels à population, nous souffrons étrangement d'un grand « sentiment général de claustrophobie », pour reprendre l‘expression de Paul Virilio. L'accélération des flux n'est pas nécessairement concomitante au déploiement de la mobilité, autant géographique que mentale.

Là où internet pourrait devenir un vaste réseau de serveurs indépendants interconnectés, laissant place à l'imagination de chacun pour créer un site web, il est souvent employé comme une toile étriquée et concentrée. Sur cet espace appauvri, de myspace en facebook, nous entrons dans des modèles préfabriqués et inamovibles, qui nous facilitent une vie sociale numérique enserrée (et pleine de pubs), au détriment du développement de l'imaginaire et de la création de nouveaux liens produisant de l'intelligence. Sous cet angle, l'internet appauvri reste une aliénation comme une autre. Mais cette fois-ci, nous nous offrons en contenu à cette nouvelle forme spectaculaire de marchandisation dont on ne maîtrise pas le processus.

Pour autant, nous ne nous positionnons pas en « résistants » de l'open source ou en « militants » des libertés du web -ces résistances sont récupérées sans cesse par les mécanismes qu'elles entendent combattre. Mais nous saisissons ces outils pour proposer une plateforme indépendante où plusieurs espaces d'expressions sont ouverts à la publication et à la réflexion collective, avec l’idée de mettre en relation et en recherche des terrains d’expérimentations porteurs d’innovation sociale. http://labo.recherche-action.fr

Là où les lieux culturels pourraient constituer des espaces accueillant les créativités en mouvement de chacun, ils interviennent parfois comme censeurs de  « l'artistique » ou de « l'esthétique » selon les critères établis du lobby culturel. Ces lieux labellisés jouent en capteur du mouvement du créateur et orientent ses ressorts dans une logique descendante de diffusion, obéissant à la règle du remplissage. De festivals en scènes conventionnées en passant par toutes les formes fédératives et labellisées de la culture, nous retrouvons sur scène les mêmes artistes sympathiques, ceux qui « remplissent », jetés au visage d'une « masse » à divertir qui jamais ne choisit le programme.

Nous préférons par exemple travailler avec des lieux comme l'Echomusée au cœur du 18ème arrondissement de Paris, qui a été réfléchi comme un espace de passage des créations des habitants de ce quartier bouillonnant, et qui propose de se faire l'écho d'une culture populaire locale pour l'emmener au delà des frontières (géographiques et mentales, là aussi). Site http://www.cargo21.org

Là où l'éducation populaire pourrait devenir un espace libre d'autoformation, d'échange de savoirs, de questionnements personnels, de réflexions collectives et de recherches indépendantes, elle perd progressivement sa capacité à transmettre de la connaissance entre les individus, pour devenir soit prestataire de service d'animation en centres de loisirs, soit rejoindre la logique spectaculaire des lieux labellisés cités plus haut.

De ce fait, les ateliers de recherche-action du Lisra en région sont des espaces physiques et des espaces temps, ouverts comme des brèches dans un monde qui va trop vite, mais ne bouge pas. Ils accueillent les travaux de chercheurs-acteurs s'étant eux mêmes saisis de leurs problématiques de recherche, en commençant par leurs écritures autobiographiques. Cet espace nous permet de mettre en relation différents parcours d'expériences, d'en dégager des enjeux de société et de les mettre à discussion dans l'espace public. (Cf. Journées interstices http://labo.recherche-action.fr/blog/journee-rencontre-interstice-paris-18e/ )

Là où l'économie ne devrait être que secondaire, c'est-à-dire se limiter à un moyen  d'établir des échanges de biens et de services (marchands ou non) entre les individus, elle devient une fin en soi, et dirige « carrières », innovations et investissements vers ce qui rapporte selon le seul critère monétaire. A force de tours de table et d'entretiens individuels sur nos parcours d'expériences, nous avons pu peser le poids que l'argent exerce sur les trajectoires de chacun. Car nous avons des loyers à payer, des bouches à nourrir, des passions qui coûtent, des « têtes dans le guidon »... Donc nous allons habiter ici plutôt qu'ailleurs, nous choisissons tel métier (celui qui nous paie) plutôt qu'un autre (celui qui nous plaît), nous rencontrons telle ou telle personne, nous fréquentons tel ou tel lieu...

Au final, si on fait le bilan des traits pernicieux de l'époque contemporaine, nous constatons que nous sommes assez vite dépossédés de notre capacité à créer, que nous tendons à atrophier notre imaginaire, que nous renonçons parfois à faire le choix de l'aventure au profit de ce qui rapporte.

Alors, être chercheur-acteur, c'est à la fois comprendre ces mécanismes qui fixent le mouvement (problématiques de recherche) et proposer des espaces pour son expression (action, expérimentation). Cela demande de tracer des routes, défricher les terrains vierges, ouvrir « les champs du possible »... et tendre vers une cohérence. Il y a un aspect intégral dans la recherche-action, au sens où nous ne pouvons pas durablement nous écarteler entre différentes logiques contradictoires (celle du revenu contre celle de la passion), et où nous devons donc proposer de nouvelles voies créatives (cultuelles, économiques, éducatives, professionnelles, associatives...) pour tendre vers cette cohérence.

Des collectifs de recherche-action se sont ainsi créés, autour d'ateliers, à Besançon, Saint Brieuc, Paris, Angers, Tulle... Mais les dynamiques collectives sont quelquefois dures à tenir dans le temps, car justement elles sont traversées de logiques contradictoires, d'idéaux qui restent parfois en l'état, de mouvements qui perdent leurs élans... Ainsi, comme beaucoup de groupes -en plus de notre objectif de production de connaissance et d'expérimentations-, nous faisons face aux aléas de l'organisation d'un collectif de chercheurs-acteurs indépendants, souvent précaires. Entretenant une certaine culture de la multitude et alliant les contraires, nous sommes plus une « entreprise de travailleurs indépendants » ou une « communauté de solitudes » qu'un groupe affinitaire ou un collectif lié par un projet. Mais cette faiblesse est une force car notre mode d'organisation repose à la fois sur une volonté individuelle et une démarche collective non assujetties à des logiques externes comme celles du marché.

Chacun, individuellement et avec le concours du collectif, est le mieux placé pour parler de sa culture et écrire son histoire. Nous n'attendons pas que viennent d'en haut nos objets de recherche ou nos créations culturelles. Nous ne supporterions pas de nous laisser arracher à notre capacité d'expérimenter. Ce sentier à défricher semble être celui de l'émancipation. Une fois le chemin éclairci, sans doute faudra t-il encore ouvrir de nouveaux chantiers, c'est en tout cas cette quête émancipatrice qui transpire des entretiens que nous menons avec des personnes en recherche. Cette démarche oblige à prendre le temps, parfois se poser en rupture, développer une force de travail nouvelle, produire, soulever les enjeux, proposer... De cette recherche doit pouvoir résulter des écrits partageables. Or, ce qui fait la particularité de la démarche c'est qu'elle vise également à mettre en cohérence l'individu au travers de ses différentes dimensions, pour ne pas qu'il s'éteigne, submergé par les eaux des courants de masse.


Pour citer cet article :


LISRA [2009], « Les modes de résistance en région », revue Cassandre